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Blog de la section Triathlon du Stade français

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Nouveau blog de la section car l'autre n'a pas survécu à la dernière maintenance...!!!

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RR Christophe B à Nice

Me voilà Ironman donc, à Nice, le 24 juin 2012. Le mur est tombé. Pas tout seul non, pas comme un fruit mûr, non. Mais il est tombé. Douze heures de course ont suffit pour accrocher le scalp du monstre à ma ceinture. Il y a trente mois je commençais le tri ; le triathlon de Paris allait passer sous mes fenêtres au pied de la Tour Eiffel pour la première fois, j'avais du temps libre à en pleurer, ma vie avait besoin d'un bon coup de pied au cul. L'Ironman n'était pas un objectif, ce n'était pas une éventualité, ce n'était même pas un rêve. Rêve-t-on de marcher sur la lune ? Sans oxygène en plus ? Moi non, qui n'ait toujours eu que des rêves ennuyeux, bêtement à ma portée.
Et voilà qu'en douze heures zéro zéro d'effort enthousiaste, joyeux, difficile, douloureux et pour finir terrible je franchi cette ligne en FINISHER. Je sanglote de joie, de douleur, d'épuisement, de tension enfin libérée, celle de la course qui accepte mal le relâchement mental, celle de l'avant-course et de ses milles détails, celle plus subtile de la préparation, huit mois durant. Ai-je passé un seul jour depuis six mois sans penser à CE jour ? Non, bien sûr.
Finisher donc d'un truc invraisemblable. Pas invraisemblable en général, non. J'avais bien conscience que des gars hors normes puissent réussir cela. Non, invraisemblable pour MOI. La croyance était forte, ancrée dans ma vision du monde. La terre était ronde, l'Ironman était pour d'autres, des extra-terrestres égarés sous nos cieux. Je n'en démordrai pas.
Et puis, il y eu un récit. Une histoire simple, captivante, excitante, effrayante et drôle. Je ne l'ai pas compris sur le coup mais Renaud venait de m'inoculer le virus. C'était au stage Stade Français du printemps 2011. Nous trainions à table un soir, petit groupe d'attardés nous empiffrant de desserts après les efforts d'une journée bien remplie quand Renaud démarra son récit, celui de son Ironman, Roth, quelques années auparavant : la cote du Greding au milieu d'une foule en délire, l'enthousiasme contagieux des bénévoles, la sueur, les larmes, l'abandon qui tend les bras, le dépassement, l'arrivée enfin, l'euphorie qui succède à l'épuisement. Le conteur avait du talent, ses exagérations étaient criantes de vérité, son enthousiasme communicatif, et surtout, son récit qui ne ramenait rien à lui, à ses qualités sportives, à ses qualités mentales, entrouvrait la porte à la normalité. C'était beau, c'était terrible certes mais cela semblait accessible. Je pouvais me mettre à rêver. J'étais foutu. Merci Renaud.
« Anything is possible », slogan de l'IM. C'est simpliste, c'est con, c'est américain. Et si c'était vrai ? Et si je pouvais vivre heureux sans ma petite fille à mes cotés ? Et si une femme pouvait de nouveau m'émouvoir plus longtemps qu'un instant ? Et si je pouvais réinventer ma vie, devenir autre chose tout en restant moi-même ? Et si la mort n'existait pas ? Nos croyances nous aident à vivre au quotidien ; elles nous empêchent de voir demain. Si peu de choses sont écrites... L'épreuve de natation dimanche par exemple s'annonçait un cauchemar avec ses 2500 partants de concert, en mer qui plus est. L'eau n'est pas mon élément, depuis la petite enfance et ce con de maître nageur qui avec sa grande perche m'enfonçait sous l'eau à la piscine au lieu de m'en sortir. Et ces départs de triathlons, presque tous à l'avenant depuis deux ans, le stress, la panique, la nage en vrac, une boucherie dont je sortais étonné d'être encore là pour en parler. Dimanche, j'ai choisi une autre voie, une voie décidée après Calvi et son bain amer et bouillonnant. Plusieurs semaines à chasser le pire en visualisant le meilleur, à m'imaginer le plaisir de la glisse, la joie de s'étirer sur l'eau presque paresseusement, la douce sensation de flotter sans effort, porté par la combi. Plusieurs semaines à me répéter que les coups allaient pleuvoir mais que cela faisait parti d'un jeu un peu fou fou, une sorte d'immense surprise party en mer où l'on se bouscule joyeusement. Je me préparais à perdre mon cap et à trouver ça drôle, je me tenais prêt à replacer mes lunettes dix fois s'il le fallait et à en profiter pour admirer la baie, je me préparais à boire la tasse et à aimer le goût du sel ! Bref, j'avais décidé d'être quelqu'un d'autre... et c'est ce que je fus !

RR Christophe B à Nice

Figure 1 Stéphane, Pierre, ma pomme, Ben, Nicolas, Jean-Loup, Laurent et Didier devant
6h30 du matin donc. Les pros viennent de partir, c'est à nous bientôt de nous élancer. Après deux jours de légèreté surprenante, le stress m'a sauté à la gorge dès 4h15 du matin, à la sonnerie du réveil. Il ne m'a pas lâché depuis, un sale truc, palpable, gluant, puant la peur et l'échec. Mais là, sur la plage, depuis quelques minutes, l'excitation a pris le dessus. J'ai envie d'y aller, j'ai envie d'en découdre, j'ai envie de NAGER ! Il fait 22 degrés déjà, la mer est à 23, la houle quasi absente, les conditions sont parfaites. Malgré la cohue des 2500 concurrents, une bonne dizaine de visages familiers m'entoure, la petite famille du Stade, Didier bien sûr, comme à notre toute première course, Lolo, Laurent, Jean-Loup, Cécile et Antoine, Nicolas, Pierre, Renaud, Stéphane, j'en oublie. Une petite tape avec l'un, un clin d'½il avec l'autre, un sourire partagé, une plaisanterie foireuse : nous sommes seuls mais nous sommes ensembles. C'est bien. Le speaker chauffe la foule dernière nous sur la promenade des anglais, la 'Prom' comme ils disent ici. L'incontournable « Tonight's gonna be a good night » nous est servi à fond, normal. J'avale une dernière gorgée de boisson d'attente et voilà que la foule des bonnets bleus se met en mouvement. Je n'ai rien entendu mais le départ est lancé. Je suis ! J'en suis ! De cette folle aventure ! YES !





La première boucle fait 2,4km. Une bouée à aller chercher là-bas au diable, droit devant, puis cap à droite et retour. Simple a priori. Je me jette à l'eau au milieu du paquet et, surprise, malgré la bagarre, je me sens bien, dès les premiers mètres, la respiration posée, le geste souple, l'esprit clair. L'eau est bonne, l'effort lent et régulier m'hypnotise. Gooood ! Je naaaage. Je me réveille à la première bouée. Déjà tiens !? Et pour cause car le ban de poissons écervelés dans lequel je fraie a viré à gauche, comme un seul homme, sur la bouée de la seconde boucle ! Un bon deux cents mètres de perdus. Ça ne m'affole pas mais me renforce dans l'idée de prendre le temps de repérer le cap.
Fin de la première boucle. Je sors de l'eau, pas entamé, serein. Je jette un ½il à mon chrono, persuadé d'être bien parti, mais celui-ci s'est arrêté à la 26ème minute, percuté par le poing, le coude, le genou ou le talon d'un de mes envahissants voisins. Tant pis. Je replonge avec plaisir. Moins de monde bien sûr maintenant que le troupeau s'est allongé. Je me concentre sur ma nage : aller chercher loin devant, sortir bien derrière, sentir les appuis ; j'accélère même un peu tout en restant facile. C'est cooooool ! Je jubile. Facile tout ça. Et voilà l'arrivée d'ailleurs. Je n'ai pas vu le temps passer, c'est un départ idéal. 1h14mn34s. J'ai nagé dix secondes au cent mètres plus vite qu'à Calvi le mois dernier (1mn57 vs 2mn07) et je sors en milieu de peloton plutôt que dans le dernier quart ! Un gouffre ! Le mental décidément, le mental... Je m'attarde quelques secondes sous les douches disposées en enfilade sur la plage et je trottine en rigolant vers la T1, positivement content de moi ! Je récupère mon sac « bike », sors de ma combi et m'habille de pied en cap ; j'ai décidé de ne pas utiliser de trifonction et de me changer à chaque transition, question de confort. Comme d'hab je m'emmêle les crayons mais me voilà fin prêt. Je trouve mon vélo là où il doit être, ça change de la dernière fois, et me voilà parti ! Plus de dix minutes tout de même. J'ai un peu enfilé des perles mais l'essentiel n'est pas là.

RR Christophe B à Nice

La confiance est au beau fixe. Ce vélo, j'en fais mon affaire. J'ai reconnu le parcours en 6h25 il y a deux semaines, ses 177km, ses 1800 mètres de dénivelé positif, son coup de cul initial à 10%, la Condamine, sèche et courte comme une trique, son ascension du col de l'Ecre, 20 km sans pause d'une pente presque douce, ses descentes vertigineuses du dernier tiers, son ultime tronçon contre le vent. Plus impressionnant que méchant tout ça pour un gars qui a près de 10 000km d'entrainement dans les jambes depuis 6 mois. Je démarre tempo, au rythme de la reco me semble-t-il, peut-être un peu plus vite. Seule surprise, le cardio tourne à 135 contre 125 deux semaines plus tôt. Bizarre mais bon... Le poids de la course sans doute... Le souffle, les jambes, le mental sont au rendez-vous alors pas d'inquiétude. Je dépasse un paquet de coureurs, je rattrape Pierre au kilomètre vingt, puis Jean-Loup, puis Nicolas. Puis Cécile nous rattrape et nous voilà à rouler tous ensemble presque comme une sortie club. On plaisante, on pédale en rythme, on avance sans effort avant que nos niveaux respectifs nous écartent inexorablement, Cécile devant, les autres derrière. Je suis Cécile 25 km de plus sans me rendre compte que j'en fais trop. On en reparlera. Kilomètre 60, dernier tronçon du col de l'Ecre. Il fait chaud chaud ; je commence à patiner. Antoine me reprend, facile, et dix minutes après Anthony, presqu'aussi bien. J'admire. Je souffre plus qu'il y a deux semaines dans cette montée au train ; la chaleur sans doute. Je rase la route à droite pour profiter de l'ombre de quelques rochers, je me vide des filets d'eau sur le crâne car la cafetière monte en température, un peu trop à mon goût. Je monte à 14km/h sur cette pente à 6%. Le cardio tutoie les 140 pulses, les sensations sont moyennes. Kilomètre 70, le sommet arrive avant que je n'ai le temps de m'inquiéter vraiment. Changement de bidons au ravito et go. Dix kilomètres plus loin, col de la Sine, un simple faux plat en fait. Mon coup de pédale n'est plus si net. Tout à coup c'est la crampe ! Merde ! La cuisse droite, violente, douloureuse. Je ralentis, je gère tant bien que mal. Jamais eu ça en vélo. Pourquoi ici ? Pourquoi si tôt ? Le stress ? La chaleur ? Quelques kilomètres plus loin, rebelote, le même muscle, l'intérieur des quadris... l'autre cuisse cette fois! Merde ! Voilà donc la course qui commence. Fini de rire mon ami, me dit-elle. Tu ne m'auras pas comme ça garçon ! Il va falloir que tu viennes me chercher ! Compris ma belle, compris. Tu n'es pas de celles qu'on prend à la hussarde. Il faut te faire la cours, de petits pas en petits pas, te rassurer pour assurer ! Quelques kilomètres plus cléments me remettent sur les rails mais voilà mon tendon d'Achille droit qui se met à couiner, gênant d'abord, douloureux bientôt. Bonne idée de se réveiller maintenant l'enfoiré ! Les voyants passent peu à peu au rouge.
Que dire de la suite ? Pas tout à fait un calvaire, pas tout à fait non... un drôle de truc tout de même... Kilomètre 100. Une immense fatigue me tombe sur le râble. Je rêve de poser le vélo, de m'étendre à l'ombre, de dormir, de DORMIR, oui ! J'ai très peu dormi la nuit dernière, trois petites heures incertaines minées par le stress, perturbées par les ronflements de Pierre ; le manque de sommeil me rattrape. Pas question de s'arrêter pourtant, pas maintenant, pas déjà ! Je me mure dans ma bulle, j'arrête de penser, je pédale comme un automate tentant de ne pas regarder ni mon compteur ni les concurrents qui maintenant me doublent, nombreux, faciles les salauds. Kilomètre 125. Le plus dur est fait : j'attaque quarante kilomètres de descente bienvenus. A chaque relance toutefois mon tendon d'Achille m'élance durement. Je sais que je bouclerai ce putain de vélo mais le marathon sent le pâté. Une telle douleur ne pardonne pas à pied. Je chasse cette idée de ma tête. Une chose après l'autre. Patience... Derniers kilomètres de descente. La tête me tourne et je prends les virages avec une prudence de vieux con. Me voilà sur le plat : encore quinze kilomètres face à une légère brise qui me fait l'effet d'un mistral teigneux! C'est dur. Un petit groupe me dépasse. Je m'efforce de rester au contact, quelques mètres derrière eux, profitant de l'aspiration. Ça tient, ça soulage un peu. Enfin, voilà la Prom. Je devrais en sourire mais non, je grimace, même là, les dents serrées. A deux cents mètres du but, voilà Stéphane qui me rejoint : il a de la ressource l'ainé ! Je pose le vélo après 6h18 en selle, sept de moins qu'il y a quinze jours malgré tout. J'ai repris 75 places. La performance est respectable mais elle m'a coûté un prix qui n'est pas rien.

Il est près de 14h30. Le ciel est d'un bleu délavé, le soleil cogne comme s'il avait quelque chose à nous faire payer. Je suis épuisé, plus que je ne l'ai jamais été, sur un terrain de sport ou ailleurs. Dans un monde normal, l'idée de se lancer sur un marathon à cet instant précis ne prendrait même pas corps. Mais je suis ici, je suis maintenant, je suis entré dans un continuum dont on ne s'échappe pas comme ça, un truc qui me dépasse : je ne m'appartiens plus. L'idée d'en rester là qui devrait s'imposer n'ose même pas s'esquisser. Je récupère mon sac Run donc et je trouve refuge dans une grande tente à l'abri du soleil. Je m'écroule sur une chaise, la tête entre les mains une minute, deux peut-être avant de me ressaisir. Alors, un geste lent après l'autre, j'entreprends de muer : je tombe le casque, les gants, le cuissard, le maillot, je m'enduis de crème solaire, j'enfile short, singlet, casquette, runnings ; me voilà transformé en coureur à pied. Et étrangement j'aime ça. L'habit fait le moine, oui. Je suis sur mon terrain maintenant, la course est mon plaisir, ma part d'enfance qui ne m'a jamais trahie. Ca va passer, oui, c'est écrit, j'y crois dur comme fer ! Je bois abondamment, je grignote un reste de barre énergétique. Je suis bien, je m'élance.
Ces douze minutes de transition, une éternité (le 2000ème temps !), m'ont fait un bien fou. La fatigue s'est envolée, la douleur au tendon d'Achille avec elle, les crampes sont un mauvais souvenir : j'ai du faire un mauvais rêve. Je pars vite, trop vite, encore une fois. Trompé par mon matériel d'amateur, je suis à douze à l'heure quand j'avais prévu onze. Il me faudra dix kilomètres pour m'en rendre compte. Mais peu importe pour l'instant car je passe les vingt cinq premiers kilomètres à sourire, à galoper régulièrement, sans souffrance, profitant des copains que je croise le long de la Promenade, passant goulument sous les douches disposées ci et là, avalant un gel tous les cinq kilomètres avec appétit, un petit morceau de banane, un quartier d'orange avec plaisir, profitant de la course, laissant même trainer mon regard sur quelques jolies concurrentes. Je double des coureurs par dizaines (je reprendrai 250 places au total sur la cap), beaucoup d'entre eux qui marchent déjà, d'autres allongés sur le bas coté à l'ombre, ou en plein cagnard, les bras en croix, d'autres encore, la Croix Rouge à leur coté, qui sans doute ne repartiront pas. J'ai rattrapé Stéphane après dix kilomètres et je l'ai dépassé sans coup férir. Merde, on ne peut pas laisser les anciens au pouvoir pour l'éternité quand même ? Kilomètre vingt. Breaking news, c'est Didier que je vois sur le bas coté ! Il s'étire appuyé à un palmier pour faire passer des crampes. Stupéfait je m'arrête ; il me crie de continuer, que tout va bien. Merde, il m'avait mis trente minutes à Calvi le mois dernier sur une course deux fois moins longue et voilà qu'il cale ici. Il avait l'air serein toutefois, il devrait repartir. Pas du genre à lâcher. Et moi, même pas mal, gai comme un pinson, bêtement optimiste, inconscient. Le soleil peu à peu se voile, le vent reste au stade de la brise marine, les conditions deviennent presque agréables. Ce n'est que ça finalement un Ironman ? C'était bien la peine de faire tout ce foin !

RR Christophe B à Nice

« La course démarre au 20ème kilomètre du marathon » m'avait envoyé Pierre par SMS hier du haut de ses dizaines d'Iron au compteur. Il racontait n'importe quoi ! Pour moi c'est au vingt cinquième ! Car les crampes soudain s'installent aux quadris des deux cuisses : elles ne me lâcheront plus, une morsure à chaque foulée, répétée et encore répétée. La fatigue revient aussi, décidée, lourde, ambitieuse. Je suis là où je voulais être ; je donnerais beaucoup pour ne pas l'avoir voulu pourtant ; je paierais encore plus pour être ici et pas ailleurs en fait. A quoi penserais-je au crépuscule de ma vie ? Au sourire lumineux de ma fillette, à l'amour de ma p'tite Mum, à la sagesse de Père, à la magie de ma première étreinte, aux grands et durs moments qui ont fait de moi un homme. Je penserai à des moments comme celui-ci, des moments qui nous défont, des moments qui nous font. Alors, en dépit de la souffrance, je regarde, j'écoute, j'enregistre, sensations, émotions, couleurs, odeurs, exclamations, regards. Je m'accroche à tout, à l'encouragement d'une vieille dame assise toute seule à l'ombre sur l'herbe, trompant sa solitude sans doute au contact de cette multitude agitée, je m'accroche à la foulée hésitante du concurrent qui me précède, au ravito que j'aperçois au loin et durant lequel je m'autoriserai à marcher quelques pas, au sourire d'une bénévole plus jolie que les autres, à la forme biscornue et presque déjà familière d'un palmier rabougri. Dernier tour, dix kilomètres encore. Je croise Marco qui en finit, une heure avant moi donc. Lui, le coureur à la foulée aérienne que j'admire sur la piste chaque mercredi, chancelle, à droite, à gauche, rasant les barrières, tel un pantin malmené par un enfant maladroit. Il va chuter, j'en suis sûr, oui, non, il se reprend. J'aperçois son visage défait, l'espace d'une seconde, je lui hurle un encouragement, j'entends dans mon dos le speaker crier son nom. Il y est ! Je suis heureux pour lui ; je l'envie d'en finir.
Les kilomètres s'étirent lennnnnnnntement. Je croise Cécile maintenant, qui marche, à moins d'un kilomètre de l'arrivée. Ouh la la, si elle aussi... J'en tremble. Je sais pourtant que je vais finir et l'émotion me gagne. Je la repousse, nous n'en sommes pas là. Rester dans l'action, rester dans l'instant, mètre après mètre, seconde après seconde. Ne pas se disperser. Au bout de la promenade, au niveau de l'aéroport, c'est le dernier demi-tour sur un sol inégal. Je le prends avec des précautions de vieillard de peur de provoquer la crampe ultime, celle qui me mettra au tapis. Ça passe. Quatre kilomètres. J'entend une voix derrière moi : « Je crois qu'on à le droit de finir ensemble, non ? ». Incroyable, Stéphane est revenu à ma hauteur ! Moi qui croyais l'avoir lâché ! Il est juste increvable ! Trois kilomètres, deux kilomètres et demi. Nous courrons cote à cote. Je creuse un puits de souffrance qui a du atteindre les roches du quaternaire. Stéphane me sent en perdition et ralentit ; la classe. Deux kilomètres du but. Je lui dis d'y aller, impossible de suivre sa foulée pourtant pas impériale ; il a bien mérité de me mettre minable. Je le vois se détacher ; c'est à la fois dur et c'est un soulagement car je reprends mon rythme de sénateur cacochyme. Dernier kilomètre. La musique, la voix du speaker me parviennent. L'arche blanche est bien visible droit devant, si près, si loin merde ! Cinq cent mètres. La foule devient compacte derrière les barrières, le bruit, les visages qui défilent, des mains qui se tendent sur le coté, l'air se fait rare, le temps se rétrécit. Cent mètres. J'accélère pour finir en beauté, j'allonge la foulée et mes jambes indulgentes me passent cette tocade. Ca crie tout autour, le tapis bleu sous mes pieds, le vent de la course enfin sur mon visage, un sanglot qui monte dans ma gorge, une émotion puissante, des larmes que cachent mal mes lunettes de soleil, une sensation qui ne ressemble à rien de connu, ni joie, ni bonheur, ni souffrance, mais un truc nouveau qui me soulève, qui m'écrase, qui m'hallucine. Un flash. La ligne, enfin que je franchi en me tenant la tête dans les mains, incrédule, ligne derrière laquelle je titube me demandant ce qui m'arrive. Quatre heures quatre minutes pour le marathon. Douze heures et vingt et une secondes au total. 881ème. C'est fait.

RR Christophe B à Nice

Cinq jours plus tard je boucle ces lignes.
Les dernières courbatures ont disparu hier, j'ai repris mon poids d'avant course, j'ai retrouvé le boulot dès mardi, j'ai avalé deux cheeseburgers, j'ai descendu quelques bières en regardant du foot avec les copains. Ma vie a repris l'apparence de la normalité. Cette foutue course est finie mais le sera-t-elle vraiment en jour ? J'ai cru la posséder mais c'est le contraire bien sûr qui s'est produit. Mon esprit souvent s'échappe. Je l'observe qui reeeeefait le match, à sa manière, désordonné, réécrivant déjà l'histoire, en gommant la part d'ombre. Il oublie presque déjà la sombre obsession des cinq cents heures d'entrainement de la saison, ces départs à l'aube pour aller nager, ces sorties vélo interminables dans la bise cet hiver, ces séances de piste terminées le c½ur au bord des lèvres, ces soirées solitaires dédiées à la récup plutôt qu'aux amis, qu'aux amours. Il oublie la souffrance en course, le découragement, les faiblesses. Il tente de faire de moi un héro de comic books à la souffrance souriante. Il transforme mon trophée en médaille sans revers. Car surtout, oui surtout, il ne pense qu'à une chose : me faire replonger ! L'enfoiré !
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#Posté le lundi 02 juillet 2012 03:36

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Natalia, Posté le samedi 14 juillet 2012 10:45

Super RR!! Bravo! j'ai hate que tu remettes ca rien que pour te relire! :)


Franois, Posté le mercredi 04 juillet 2012 17:12

Très beau RR. vous allez finir de me convaincre pour l'année prochaine avec des récits comme ça! ;-)


Nadii, Posté le lundi 02 juillet 2012 06:23

Un RR qui prend  aux tripes!   Apres Renaud le conteur d'Im a l americaine voici  Christophe le romancier poète d'IM. Tu m as fait vivre , revivre tant d émotion....tu as mis une âme à ce récit... J ai lu, j ai compris, compati et j ai pleure , c est beau tant de sincérité... Vivement ton prochain IM!


JO, Posté le lundi 02 juillet 2012 03:50

Un récit rempli d'émotions, j'adore!


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