La prépa Iron c'est dur et bourré de sacrifices en tout genre.
Personne de ses amis, de ses collègues ou de sa famille ne comprend vraiment pourquoi on se fixe un tel objectif.
Mon plan d'entraînement pour Nice est un monde parallèle de 6 mois dans lequel il faut caser chaque semaine - selon les cycles charge/repos - entre 150 et 250 km de vélo, 30 à 40 bornes à pieds et 10 à 14 km de natation. Au total entre 10 et 18h d'entraînement hebdomadaire.
Je ne suis pas banquier ni avocat d'affaire - mais étant au taff en moyenne 11h par jour - c'était un vrai challenge!
Il faut d'abord coupler des efforts courts et très intenses avec de l'endurance fondamentale; pour finalement se rapprocher de ses allures et intensités de course peu avant l'épreuve.
S'entraîner ne veut pas non plus dire progresser, on passe par des pics et des trous de forme aussi euphorisants que démoralisants...
Tout avait pourtant si mal commencé.
A peine arrivés le vendredi à Nice avec Mélanie, notre Mégane de location se fait fracturer la vitre arrière - aucun vol, on a du bol...
Je suis consterné à l'idée de toutes les démarches à suivre... Bref on décharge, on ira ensuite la remplacer à l'aéroport.
Je check rapidement mon vélo: l'attache rapide d'une de mes roues est complètement tordue - en gros je ne peux pas le remonter - il faut que j'aille la faire réparer...
Je suis au bord de l'apoplexie - Mélanie me gère et procède étape par étape: On retire mon dossard, fait réparer ma roue et on fait changer la voiture.
A 19h tout est rentré dans l'ordre, mon vélo est prêt, on peut aller diner dans la vieille ville.
Samedi matin sortie souple de 40 bornes et derniers réglages sur le vélo - tout semble ok, les géométries de cintre et de selle vont bien.
La ville est peu à peu envahie par les concurrents: c'est l'heure du check-in vélo et des affaires de course.
Dernier repas tôt pour éviter la cohue du match des bleus, puis tentative de dodo réussie vers minuit
Dimanche réveil 4h du mat - Petit dèj pas trop lourd, un peu de café, le caca de la peur et c'est parti!
Arrivé au parc à Vélo je retrouve 2500 tarés qui se mettent de la crème solaire avec d'autres ivres mort qui sortent de boîte.
Je gonfle les pneus, prépare les barres énergétiques, les gourdes... la tension monte, qu'est ce que je tremble...
On se retrouve entre stadistes pour une photo avant le départ, puis on se place avec Lolo et Julien aux premiers rangs du SAS de natation -1h18 pour éviter les coups.
6h25 départ de la quarantaine de Pros - le speaker s'adresse alors aux amateurs et envoie les black eye peas... Je suis tétanisé, les larmes coulent lentement sur mes joues en un grand mélange d'émotions, de peur, de soulagement...

Départ!
200m à se mettre des coups, puis ça se passe plutôt bien: je crawl en 2 temps pour aller un peu plus vite et éviter de trop boire la tasse.
Première boucle de 2.4km, sortie à l'australienne puis 2ème boucle de 1.4km ou je fais n'importe quoi niveau orientation, partant à 45° de l'arrivée sur la dernière ligne droite - là j'étais vraiment peinard pour nager...
Je sors de l'eau un peu énervé mais j'aperçois Julien et Antoine devant moi, je regarde mon chrono: énorme, je suis en dessous d'1h07 - vite vite au vélo!
J'attrape à la volée mon sac Bike - enfin non celui du 849... du coup je repars en sens inverse pour faire l'échange et prendre le 844...
Casque aéro, chaussure sur les cales pieds, je cours à côté du vélo direction les 173 bornes dans l'arrière-pays Niçois.

Les 20 premiers km sont plats avec un léger vent dans le dos - je bois et mange beaucoup pour amorcer la machine et récupérer de la natation. ça roule quand même pas mal en paquet, pas d'arbitres, attendons les premières difficultés, ça devrait saigner. Je reprends Lolo et on se souhaite bonne course!
Km 20, la contamine: gros pétard à 10% de moyenne sur 500m, un débile essaie de passer sur la plaque et ça loupe pas il s'écroule dans les buissons pour éviter d'abimer son vélo - On se marre tous en danseuse à 9km/h...
Puis 30 bornes assez roulantes ou je double pas mal, surtout sur les portions en faux plat descendant - qu'est ce que c'est bon!
Je suis les instructions de Christophe - tant que tu peux pédaler et que t'es en dessous de 135 pulses sur le plat, appuie!
Km 50 début du col de l'ècre, la grosse difficulté de la journée - 10 bornes à 3-4% de moyenne puis 10 bornes à 7%. Je pédale au cardio, jamais au dessus de 150 pulses. Je bois beaucoup, je me gave de barres énergétiques, j'ai pas faim mais j'ai pas le choix.
Faire l'autiste au cardio permet d'apprécier les magnifiques paysages de l'arrière pays niçois et j'en prends plein la vue... Je tchatche aussi un peu avec un concurrent qui est dans ma roue depuis un moment - il vise 5h30 pour le vélo - je suis pas mal...
Km 70 le col de l'ère est derrière moi, pas de vent de face sur le faux plat montant qui suis, je peux relancer c'est assez agréable!
km 100 dernière vraie difficulté, col de Pons, 7 bornes à 6% de moyenne - Je bois, je mange, je mouline, je regarde le cardio.
km 110, demi tour pas loin de Coursegoul - aucune chance que je croise Julien ou Antoine. Je croise cependant rapidement Ben qui a donc 10 bornes d'avance et Marco sur la fin qui doit être à 2 bornes max!
Km 120, début du retour vers Nice - Vas falloir envoyer du bois, c'est là que je dois appuyer.
Loose numéro un: ma lentille droite trop sèche saute et se colle sur mes lunettes - pas bon ça Jean Pierre... Je vois moins bien, c'est pas tip top...
Km 140 ça loupe pas, je ne vois pas un gros dos d'âne, je rentre dessus à bloc et pan, ma tige de selle prend un énorme coup, sort du rail et penche en arrière...
Impossible de me mettre à nouveau en aéro sur le cintre, je ne sais pas trop quoi faire, là ça descend, c'est pénible mais pas dramatique mais dans les 20 derniers Km de plat avec vent de face, je vais perdre un temps de ouf - voir risquer que ma selle se barre...
Je décide enfin de m'arrêter, constate les dégâts et tente de réparer comme je peux en serrant un peu comme un cochon...
Je repars et 10 bornes plus loin je ne vois pas un gros nid de poule qui a les mêmes conséquences... Je m'arrête à nouveau, je prends un peu plus de temps pour réparer et je prie pour que ça tienne jusqu'au bout.
Je suis un peu en panique et à l'affut du moindre trou sur la route, je perds du coup pas mal de vue l'hydratation et l'alimentation...
J'ai du perdre 5 minutes en tout, c'est pas dramatique, j'essaie de me remettre dans ma course.
J'arrive enfin sur la promenade des anglais, je descends du vélo avant l'arrivée au parc: 5h40 - parfait, limite trop vite, j'espère qu'il m'en reste pour le marathon.

J'attrape mon sac Run et je pars me changer intégralement dans les tentes hommes. Je prends un temps de fou, je vais à 2 à l'heure, je pense qu'inconsciemment je n'ai pas du tout envie d'aller courir 40 bornes sous le cagnad... J'ouvre un dernier gel, pas sur que j'arriverai encore à en manger plus tard...
Je jette mon sac vélo aux bénévoles, ajuste ma visière, mon marathon commence...
J'avais déjà du perdre en lucidité puisque je pars alors du principe que pour rentrer sous les 11h, il faut que j'arrive avant 17h35. Je me gourre de 5 minutes que je maudirai un peu plus tard... Tout comme ces 5 minutes perdues sur le vélo....
Le marath c'est 4 allers retours jusqu'à l'aéroport de Nice sur la prom', en front de mer, sous le soleil... Un bon vieux parcours de masochiste, calibré pour finir à l'asile.
Je pars pas mal, autour de 12km/h, je prends de la boisson énergétique à la volée à chaque ravito, je passe sous les douches d'eau.
Je baisse un peu en rythme mais le premier A/R rentre en moins de 55 minutes. Je n'ai pas de douleurs spécifiques, juste structurellement un peu la gerbe dès que je respire top fort...
C'est aussi le début du marathon pour pas mal de stadistes: Mickael, Antoine, Cecile, Laurent, didier, Christophe... Ils ont l'air tous frais et bien plus aware que moi, j'ai bien deux secondes de latence avant chaque mouvement (sourire, encouragements....)
Je passe le semi marathon en 1h52, c'est de plus en plus dur... Je décide de m'arrêter aux ravitos désormais pour ne pas risquer le black out ou vomito. Je passe en mode coca banane mais mon organisme commence à me dire merde (à tous les niveaux...) il devient de plus en plus difficile de m'alimenter...

On a cependant de la chance, le ciel se couvre, la chaleur est supportable
Je sens que je ralentis encore après le km30 : je ne peux plus manger quoi que ce soit de solide, je passe au coca quartier d'orange. Mes jambes sont de plus en plus lourdes, je change ma foulée en petit bond au ras du sol, ce qui me fait à nouveau accélérer vers 11km/h - je rigole tout seul en imaginant ma démarche...
Depuis le passage au semi je suis hermétique au monde extérieur - désolé pour les encouragements que je n'ai pas vu, j'étais sur une autre planète.
Mon esprit est rivé sur les 17h35 - à 17h je passe le demi tour de l'aéroport, je vais y arriver, ça va le faire...
J'accélère pour les 5,5 derniers kilomètres mais la nature me rappelle à la réalité... Hors de question que je m'arrête pour libérer Mandela, je vais de ralentir un peu, ça devrait le faire.
J'ai les yeux rivés sur l'arche bleue d'arrivée au loin - elle se rapproche, j'y suis presque... C'est tellement grisant, je suis physiquement à bout mais rien ne peut plus m'arrêter...
Je repense alors à ce reportage ESPN sur l'IM Hawaï 2003, à l'admiration que j'avais pour ces pros et amateurs qui enchaînaient les 3 sports sur des distances de boucher... Je suis sur le point de faire partie de cette congrégation de tarés, j'ai un sourire à m'en décrocher la mâchoire.

J'ai alors enfin le droit de prendre l'embranchement "Finish line", j'aperçois le temps de course et comprends très vite que je me suis planté dans mes calculs...
Le speaker annonce mon nom, les gens applaudissent, je fond en larmes: après 11h02m de course, I'm an IRONMAN!









Visiteur, Posté le samedi 29 décembre 2012 01:31
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