8h sur la plage : le soleil brille, la mer est calme, bien plus que moi ; départ !
Je nage je nage, je nage... Je n'en fini pas de nager, pif, plaf, plouf, et replouf..., et ce n'est que la première boucle. Les muscles dorsaux cuisent, j'oscille sans rythme, un bouchon à la mer, la respiration saccadée, deux temps, trois temps, un temps, prise de cap affolée, brasse, crawl ou quelque chose qui y ressemble et plaf et plouf et poum ! Les idées se bousculent, incohérentes et découragées. Fin de la première boucle, sortie à l'australienne, quelques pas sur le sable, 1700m d'avalés. Le soleil brille, la mer est belle, le plus dur est fait sans doute. Je m'accroupi un instant sur le sable, je souffle lentement, je reprends emprise sur moi même. Ça y est, je me relève et je me jette à l'eau, décidé, pour nager cette fois, vraiment, enfin, amplement, calmement. La combinaison, l'eau de mer me portent, enfin je m'en rends compte. Il suffit de s'allonger sur l'eau, d'aller chercher devant, loin, tranquille, de ramener, de pousser à peine, de tenir une cadence, de choisir l'harmonie plutôt que le combat. Simple. Enfin je suis dans le rythme. Je me surprends à accélérer, un peu de plaisir s'immisce dans le bouillon. Je tiens le bon bout. Dernière ligne droite le long de la digue, la fatigue revient mais tout est sous contrôle. Plus rien ne peut m'arriver.
Sortie de l'eau. Le sol est inégal, je manque de me tordre la cheville, je me hâte lentement vers mon vélo après avoir retiré ma combinaison avec une grâce de pachyderme. Le parc s'est bien vidé, je sors 420ème sur 650. A l'emplacement 276, mon numéro de dossard, pas de vélo ! Je jette un ½il sur mon bracelet pour confirmer mon numéro. J'ai buggé sans doute. Où ? Quand ? Comment ? ? Je m'arrête un instant, m'obligeant à réfléchir mais ne trouve pas d'explication. Je remonte donc la file des vélos, dans un sens, rien, puis dans l'autre. Enfin, au numéro 292 je repère mes running rouges et au-dessus mon brave bike ! Ouf ! Mais que fout-il là ? Enfin, tant pis tant mieux ! Stéphane, que j'ai vu sortir de l'eau après moi, m'a dépassé pendant ce temps et je ne le reverrai plus car il est parti pour un gros vélo. Six minutes après ma sortie de l'eau me voilà en selle.

Je connais l'essentiel du parcours pour l'avoir reconnu avec Didier avant-hier, dix bornes de plat, trois cols, dont un assez costaud, le dernier, trois descentes, et dix nouvelles bornes de plat. 1200m de dénivelé : on est pas là pour enfiler des perles quoi ! Pas un parcours de Golgoths mais bien un truc de Kosovars tout de même (les initiés comprendront). Dès les premiers kilomètres mes jambes se mettent en grève. Je tente de leur faire entendre raison, je les agite dans le premier col, je leur promets qu'on va bien s'amuser, que le changement c'est maintenant, que la retraite c'est pour bientôt mais quand même pas tout de suite, je me fâche même, je menace, j'éructe : elles ne veulent rien entendre... Alors, l'½il en berne, je conviens de monter à leur rythme. En bas du premier col, Pascal me passe comme une balle. J'esquisse une arabesque pour le suivre mais mes gardiennes intraitables me rappellent à l'ordre : « tu te calmes mon garçon ! » sifflent-elles. A Aix il y a six mois j'avais repris 150 concurrents en vélo, ici ce ne sera pas le cas, mais alors pas du tout. J'avale le second col mollement, dix kilomètres de montée paresseuse. La descente derrière, accueillante pourtant avec de belles lignes droites, ne m'excite pas plus que ça. Le dernier col enfin, raidasse le salopard, sous un soleil qui commence à plomber. Debout sur les pédales, un appui après l'autre, la chaine envoyée tout à gauche, c'est une bagarre au ralenti, un match de boxe aux allures civilisées ; il tourne à mon avantage, tout juste. Deux cent mètres avant le sommet je rattrape un gars qui zigzag dangereusement ; il est au bord du gouffre le pauvre, sûr. J'arrive à sa hauteur : putain, le gars n'a qu'une jambe, une cuisse démesurée certes, sur laquelle il appuie comme un damné ! Respect !
Seconde transition, à peine plus rapide que la précédente. Je prends le temps de m'enduire de crème solaire, d'avaler un gel, d'oublier d'en prendre d'autres dans les poches, d'aller pisser, d'oublier de me presser aussi mais je m'élance enfin.
La course à pied ressemble au vélo : après cinq cent mètres plats, nous partons pour 4,5km de montée le long de la corniche, face au vent qui plus est. Puis, retour par le même chemin et rebelote. Décidément, les perles, ce sera pour une autre fois ! A ma surprise générale, les jambes ont repris le turbin. Elles sont là quand je les pensais las et elles m'emmènent à une allure qui a un certain style. Pas grand chose à faire d'autre que de les brider un peu pour ne pas exploser avant terme. Ne pas rater les ravitos aussi, une gorgée d'eau, une gorgée de coca, un verre d'eau fraiche sur la tête et hop, tous les 3,5km, sans faute. Voilà Didier qui arrive dans l'autre sens, déjà : il est en train de faire une grosse grosse perf, moins de 5h30 sans doute quand je ferai 6h. Quand je pense qu'il y a huit mois nous nous tenions dans un mouchoir de poche ! Ben la poche a grandi ! La première descente est un bonheur. Mon accéléromètre a lâché bien sûr (tout comme le cardio) mais je pense que je dois frôler les 15 à l'heure. J'allonge la foulée, je laisse aller, c'est chouette ! Je reprends Pascal dans cette descente justement, que je laisse sur place et qui me paraît piocher. Par contre j'ai croisé Stéphane : il a quinze cent mètres d'avance et à moins d'une défaillance ne le reverrai plus. Chapeau mon gars et j'apprendrai en plus qu'il est tombé en vélo ! Montée du second tour : plus dur, laborieux même sur certaines portions retorses. Je prends un tour à Cyril, qui marche, lâché pas son genou, pas paniqué pour autant, fidèle au surnom que je lui ai trouvé ce week-end : « The quiet triathlet ». Dernière descente : un ½il sur le chrono ; le cap des six heures sera difficile à battre mais ça se tente et je me lance à fond. J'avale concurrent sur concurrent, c'est bon, j'allonge la foulée, je donne, je donne encore des forces que je n'ai pas, dans un élan de plaisir et de souffrance. Le plat, les spectateurs, les encouragements, cinq cent mètres à fond de train... La ligne qui me tend les bras, je la passe à fond de cale, Yes ! 6h02mn. 220ème temps en cap.
Mais plus dure est la chute. J'ai terminé trop fort, bien trop fort ; et instantanément s'abat sur mes épaules une fatigue absolue. Pas l'épuisement non, un autre truc dont pendant quelques minutes je doute de ressortir, un état qui n'en est pas un, un néant. J'ai envie de pleurer, de disparaître, de me dissoudre. Je mange, je bois, j'avale, sans discernement, sans sentir de goût, une nourriture, des boissons que mon corps réclame et que je sens à peine glisser dans mon palais. Didier vient me congratuler vigoureusement ; je dois le repousser ; le contact m'agresse, comme l'air que je respire, comme le sang qui bat dans mes tempes, comme le fait d'être là, d'être moi. Je mange encore, je bois, je m'assois sur une marche, la tête entre les mains, hagard, lucide pourtant. A Nice, où donc irais-je chercher les six heures d'effort supplémentaires ? Un mois, un simple mois pour trouver les réponses...









jeanfab, Posté le mercredi 06 juin 2012 18:11
Excellent, on est dedans. C'et comme si on l'avait avec vous cette course, que ce soit le report de Didier ou le tine. Soit c'est la poche qui s'est agrandie soit c'est le mouchoir. Didier le zen master t'expliquera que finalement la poche ou le mouchoir c'est la même chose. Tant que tu es encore dans le samsara qu'il a lui quitté depuis bien longtemps. Plein de choses à dire mais j'ai encore les yeux humectés de Doussard. En tous cas, Calvi, pour une course de prépa, ça envoyait du bois. On va se régaler avec vos récits de Nice, jf
P.S.Marrant (cest mon mot, pas le tien), le moment où le corps et le cerveau lâchent prise à l'arrivée: 'Mais laissez-moi tranquille, j'ai jamais voulu ça, moi!'